25 – LES JUSTICIERS
— Vous pleurez ?
Cette interrogation était formulée par Hélène. La fille de Fantômas était en face de son père, debout devant le sinistre bandit, lequel était effondré dans une bergère tandis que de grosses larmes lui coulaient sur les joues.
Il pouvait être dix heures du soir. Le père tragique et la fille mystérieuse se retrouvaient face à face dans cet hôtel somptueux de l’avenue Malakoff où le bandit s’était installé avec l’argent qu’il avait volé si audacieusement au bâtonnier Henri Faramont.
C’était là le repaire actuel de Fantômas. Mais il semblait que le bandit prît encore moins de précautions qu’auparavant.
Il s’enhardissait de plus en plus et ne se gênait en aucune façon pour aller et venir, lui et sa bande, autour de cet hôtel.
Fantômas, en coup de force, avait obtenu que sa fille vînt loger, chez lui. Hélène, provisoirement, avait accepté cette hospitalité. Elle y avait été contrainte pour ainsi dire, lorsque, après s’être enfuie de chez Érick Sunds, elle s’était trouvée sans gîte et sans argent.
Hélène était donc avenue Malakoff et lorsqu’elle avait voulu enfin s’enfuir de chez son père, coup sur coup, étaient survenus la mort du Danois, et enfin le dernier crime de Fantômas, le plus audacieux, le plus téméraire, la lacération du tableau de Rembrandt au Palais de Justice.
Le regard dur, le sourcil froncé, Hélène regardait son père, sombrement.
Fantômas paraissait ravagé par la douleur et l’émotion. La jeune fille se rendait bien compte, encore qu’elle ne le vît que rarement en tête à tête, que le génial bandit était vraiment beau.
Hélène ne pouvait s’empêcher de l’observer avec admiration et épouvante à la fois. Il était, malgré tout, superbe à voir avec son visage énergique, sa robuste carrure, son expression intelligente et volontaire et Hélène se prenait à avoir une sorte d’admiration superstitieuse pour un tel homme.
Mais si, par moments, elle se laissait aller à ces sentiments, il lui suffisait de regarder les mains de Fantômas, blanches, soignées, délicates, distinguées, pour sentir aussitôt une insurmontable répulsion, une véritable horreur monter en elle. Hélène ne pouvait oublier en effet que ces mains-là avaient semé le deuil et la mort autour d’elles. Ces mains-là c’étaient les instruments du Crime. C’étaient elles qui, impitoyables, obéissant à la volonté farouche du monstre, faisaient partir les coups de feu ou serraient les cordes destinées à étrangler.
Non. Hélène avait beau invoquer la voix du sang, elle ne pouvait arriver à éprouver le moindre sentiment d’affection naturelle, pour cet homme qu’elle épargnait par devoir, uniquement.
Et Fantômas cependant, ce soir-là, faisait pitié. Lorsque le bandit ne songeait pas à sa propre sécurité ou à sa vengeance, il faisait un retour sur lui-même et, dés lors, son cœur saignait à la pensée de la mort de celle qu’il avait tant aimée, de lady Beltham.
Hélène, après un long silence, se rapprocha de lui ; il y avait des années que les mains de la jeune fille n’avaient touché celles de son père, que ses lèvres n’avaient effleuré son front.
Elle ne voulut pas faire ce geste de douceur, mais elle interrogea d’une voix moins rude qu’à l’ordinaire :
— Vous souffrez ?
Fantômas hocha la tête.
— Je souffre, dit-il, de ne pas savoir, de ne rien pouvoir faire.
— De quoi s’agit-il donc encore ?
— De quoi il s’agit ? répéta-t-il en la fixant de son regard perçant, il s’agit d’Elle, de lady Beltham.
— Vous savez bien, fit-elle, que lady Beltham est morte.
Fantômas ne répondit point tout de suite. Il regarda longuement sa fille, puis, après un léger hochement de tête :
— Je ne sais pas.
Mais Hélène répéta d’un ton catégorique :
— Lady Beltham est morte.
— Écoute, il faut que je te dise…
Le bandit raconta la visite qu’il était allé faire quelques jours auparavant à la maison mystérieuse de Ville-d’Avray, il avoua à sa fille qu’à peine était-il arrivé dans le jardin, de l’intérieur de la maison avait surgi une vision affolante, un véritable spectre.
— C’est une hallucination.
— Les coups de revolver, dit-il, que l’on a tirés sur moi étaient pourtant réels, et je me demande d’où cela peut provenir. Qui donc pouvait m’en vouloir de la sorte ?
Brusquement, Fantômas prit les mains de sa fille qui tressaillit :
— Hélène, interrogea-t-il, on te soupçonne dans divers milieux d’être la femme mystérieuse qui se dissimule parfois dans la maison de Ville-d’Avray. Sois franche. Dis-le-moi. Est-ce toi ?
— Non, ce n’est pas moi.
Une lueur d’espoir traversa le regard de Fantômas :
— J’aime mieux cela. Néanmoins il faut percer à jour ce mystère ; je veux savoir et je saurai ce qui se passe dans cette maison de Ville-d’Avray.
— Mon père, fit-elle, ignorez-vous donc que la police tout entière a l’attention attirée sur cette maison mystérieuse où il se passe des choses ?
— Peu importe, cria Fantômas dont la résolution semblait désormais définitive, j’irai là-bas, pas plus tard que ce soir, et je saurai.
Puis, comme s’il se parlait à lui-même, il ajouta :
— Je crois à quelque chose d’insensé, d’invraisemblable, je crois que lady Beltham habite cette maison. Je vais m’y rendre en me dissimulant. Je ne me montrerai pas tout d’abord.
— Pourquoi ?
— Ceci est mon secret.
En réalité, Fantômas, qui parlait à sa fille, plaidait un peu le faux pour savoir le vrai.
Sans doute, l’extraordinaire vision qu’il avait eue auparavant lui permettait de croire, d’espérer que peut-être lady Beltham était vivante, encore que cela lui parût invraisemblable, et que peut-être elle habitait cette demeure. Mais si c’était la vérité, pourquoi lady Beltham avait-elle tiré sur lui ? Devait-il considérer désormais sa maîtresse adorée, celle qui avait commis les plus épouvantables crimes pour lui, comme une adversaire redoutable ? Un seul pouvait – pensait le bandit – le renseigner sur ce point, c’était celui qui s’était accusé d’avoir fait mourir la grande dame, c’était le vengeur qui se dissimulait sous le nom de Dick, c’était le fils de l’acteur Valgrand.
Or, ce soir-là, si Fantômas était si énervé, si ému, c’est qu’il avait rendez-vous avec Dick. Le jeune homme devait venir le trouver, ayant, paraît-il, des choses importantes à lui dire.
À ce moment, la sonnerie du téléphone intérieur retentit. Fantômas bondit à l’appareil, son visage s’éclaira : on venait de lui annoncer l’arrivée de Dick. Il se tourna vers sa fille.
— Laisse-moi, dit-il, et dans une heure je partirai pour Ville-d’Avray.
Hélène avait réfléchi ; elle aussi avait un mystérieux besoin de savoir et de se rendre compte :
— Dans une heure, je partirai également pour Ville-d’Avray.
— Je te remercie, Hélène, de bien vouloir m’accompagner. C’est la première fois que je vois ma fille aussi douce à mon égard… J’aurai une automobile, à minuit, qui nous attendra à l’entrée de la porte de l’hôtel.
— J’irai seule, déclara-t-elle, et de mon côté.
Hélène quittait la pièce. Fantômas lui demanda auparavant :
— Où vas-tu donc, maintenant ?
— Ai-je des comptes à vous rendre, fit-elle, et ne suis-je pas libre, libre absolument ?
Fantômas baissa la tête et ne répondit point.
Une seule personne au monde pouvait enfreindre sa volonté sans s’attirer la colère et les représailles du monstre : Hélène, sa fille.
***
Le visage de Fantômas était désormais transformé. Ses traits avaient repris leur impassibilité, car Fantômas était en face de Dick.
Sur le visage de ce dernier se lisait également une sombre résolution.
— Que voulez-vous ? demanda Fantômas.
— La paix.
Et Dick demeura les bras croisés devant son interlocuteur :
— Il faut en finir, déclara-t-il.
Un sourire cruel erra sur les lèvres de Fantômas :
— C’est mon avis, dit-il, et qu’entendez-vous par là ? Quelle est la conclusion que vous me proposez ?
— Fantômas, je renonce à la lutte, vous êtes trop fort, et je suis trop amoureux. Et puis je n’ai pas une âme de bandit, et je souffre de savoir Sarah perpétuellement exposée. Vous voyez que je suis venu vers vous sans arme et que, s’il vous plaisait désormais de me faire mourir, vous pourriez le faire.
— Je vous épargne, fit Fantômas, vous le voyez bien, mais pourquoi m’avez-vous provoqué ?
— Il le fallait, soupira Dick. J’avais à venger la mort de mes parents et c’est pour cela que j’ai tué lady Beltham.
Fantômas serra les poings :
— Vous osez, Dick, répéter devant moi cette horrible chose ?
— Oui, fit l’acteur nettement.
D’une voix sourde, inquiète, Fantômas interrogea :
— C’est bien vrai, n’est-ce pas ? Vous êtes bien l’assassin de lady Beltham ?
— Je suis le justicier. Lady Beltham est morte par ma volonté.
D’une voix hésitante qui suppliait presque, le bandit questionna encore :
— Et ne l’avez-vous jamais revue depuis ?
Si cette question était extraordinaire, venant après l’affirmation de Dick, la réponse de l’acteur fut plus étrange encore.
Il se passa la main sur les yeux :
— Si, je l’ai revue, mais ce n’était pas elle, c’était son spectre, c’était un cauchemar, une image évoquée par ma conscience. C’est pour cela que je viens vers vous, Fantômas, c’est cela que je veux oublier. Faisons un pacte, voulez-vous ? Oubliez-moi, je vous oublierai. Épargnez Sarah.
Le bandit eut un sourire cruel ; se rapprochant de l’acteur, il souffla ;
— Je pourrais vous perdre, désormais. Vous tuer. Vous êtes à ma merci.
Mais Dick protesta :
— Ma mort serait vengée, dit-il, car Sarah est prévenue de ma visite et elle m’attend au-dehors. Si dans un quart d’heure je n’étais pas sorti, la police serait prévenue de l’endroit où vous vous cachez et votre repaire serait cerné.
Un instant, Fantômas parut réfléchir, puis il proposa, paraissant accéder au désir de son interlocuteur :
— Je suis prêt à m’entendre avec vous, dit-il, à une seule condition. C’est que nous irons ensemble, sans plus tarder, à la maison mystérieuse de Ville-d’Avray. Vous avez vu apparaître devant vous le spectre de lady Beltham. Moi aussi. Vous prétendez que c’est un spectre, une vision de cauchemar, moi je me demande si ce n’est pas lady Beltham elle-même. Que cela vous paraisse extraordinaire, peu m’importe. Il faut que vous veniez avec moi, il faut que nous allions là-bas ensemble.
— Soit.
— Je vous épargnerai comme je vous l’ai promis à la condition que vous vous écartiez de mon chemin dès ce soir, après notre visite à Ville-d’Avray.
***
Cependant, Hélène, quittant son père, s’était vêtue en hâte. Elle était descendue dans la rue et y cherchait une voiture pour se rendre à la gare, afin d’y prendre un train pour Ville-d’Avray, lorsque soudain elle poussa un cri de surprise.
En face d’elle se trouva une femme qu’elle reconnut.
— Sarah !
— Hélène !
Les deux jeunes filles se toisèrent. Elles étaient seules dans l’avenue Malakoff. Machinalement, elles marchèrent l’une à côté de l’autre, en silence jusqu’au carrefour de l’avenue du Bois.
Que signifiait cette rencontre, et pourquoi Sarah Gordon se trouvait-elle dans ces parages, épiant, semblait-il, ce qui se passait dans l’habitation du bandit ?
Hélène ne tarda pas à être renseignée. L’Américaine, d’une voix suppliante et douce, qu’Hélène ne lui connaissait pas, articulait faiblement :
— Mademoiselle, nous sommes deux malheureuses.
— Je suis malheureuse, répliqua Hélène, mais pas vous.
Et elle ajouta en soupirant :
— Vous êtes aimée comme moi, sans doute, mais il vous est permis d’aimer. Et je ne vois qu’une chose à faire, pour vous, c’est de fuir au plus tôt avec celui qui vous aime.
— Je ne demanderais pas mieux, répondit Sarah Gordon, si cela se pouvait, mais Dick…
— Dick acceptera de s’en aller si vous le décidez, et vous pouvez le faire désormais. Oui, poursuivit la fille de Fantômas, il y a quelques semaines, à Enghien, j’ai vu Dick pour la première fois de mon existence et j’ai consenti, avec lui, une entente. Je m’engageais même, au prix d’un mensonge, à vous retenir coûte que coûte à Paris, à vous empêcher de partir en Amérique, comme vous en aviez l’intention. C’est pour cela que je vous ai raconté que j’étais sa maîtresse. Or, je vous jure sur l’honneur que ce n’était pas vrai.
— Je sais, fit Sarah Gordon, mais que serait-il arrivé si vous n’aviez pas joué cette comédie à mon égard et si je n’étais pas restée ?
— Si vous étiez partie, Dick serait parti avec vous et, au préalable, il aurait tué mon père. C’est ce que je ne voulais pas. Hélas, la situation a changé désormais et nos promesses respectives n’ont plus de valeur. Dick et mon père se poursuivent de leur haine, et ils se tueront si nous n’intervenons pas.
— Que faut-il faire ? Je sens que je deviens folle, protégez-moi !
— Il faut les séparer l’un de l’autre, obtenir qu’ils s’épargnent mutuellement, qu’ils s’oublient. Vous évitez Fantômas, en habitant l’Amérique. Partez, partez, Sarah Gordon, au plus vite, et emmenez Dick avec vous !
— Ah, dit l’Américaine, Dieu veuille que je puisse faire ce que vous dites. Il faudrait pour cela que nous puissions les joindre, leur parler.
De plus en plus émue, elle confiait à Hélène :
— Un remords effroyable torture le cœur de Dick et ne lui laisse pas un instant de repos. C’est lui qui a tué lady Beltham et sa conscience d’honnête homme lui reproche le crime qu’en tant que justicier il a commis pour venger ses parents. En admettant qu’il renonce à la lutte, votre père consentira-t-il à l’épargner, à renoncer à sa vengeance ?
— Je crois, fit Hélène, que nous parviendrons à réaliser nos vœux. Dick est en ce moment avec mon père, il est certain que tous deux vont se rendre à Ville-d’Avray d’ici peu. Il faut, Sarah Gordon, que nous y allions aussi.
— À Ville-d’Avray ? Pour quoi faire ?
— Pour y retrouver quelque chose, ou pour mieux dire quelqu’un, dont la présence atténuera la haine de mon père pour vous et aussi les remords de celui que vous aimez.
— Est-ce possible ?
— Je vous le jure, dit Hélène, qui pensait à lady Beltham dont l’existence, une fois découverte, constituerait en effet la meilleure solution de nature à atténuer la colère de Fantômas et à écarter de l’esprit de l’acteur les remords qui bourrelaient sa conscience.
Les deux jeunes femmes venaient d’aviser une voiture :
— Ne perdons pas un instant, dit Hélène en y montant. Chauffeur, à Ville-d’Avray !
***
Dick était descendu avec Fantômas, et ils arrivèrent dans l’avenue du Bois de Boulogne quelques instants après le départ des deux femmes. Ils marchaient l’un à côté de l’autre, silencieux, dans l’avenue déserte où ne passaient que quelques promeneurs attardés.
— Eh bien ? interrogea Fantômas railleusement, où est Sarah Gordon ?
Dick regardait de tous côtés, paraissant fort surpris, fort ému de ne point voir l’Américaine, qui devait l’attendre dans le voisinage. Il ne voulut pas confier ses appréhensions à Fantômas, car Dick se demandait si Sarah, impatiente, inquiète de ne point le voir revenir n’était pas allée prévenir la police.
Il déclara simplement :
— Nous sommes peut-être descendus trop tôt.
— Ou trop tard.
Dick feignit de ne pas l’entendre ; il continuait à regarder autour de lui. Cependant Fantômas sentait la colère gronder en son cœur.
« Il ne me sert à rien d’être bon, pensait-il, et ce misérable que je viens d’épargner jusqu’ici me trahit encore. Mais il ne perd rien pour attendre. Sa vie ne vaut pas cher en ce moment. »
Il dissimula sa pensée. Il venait d’apercevoir, rangée le long du trottoir, une superbe limousine automobile qui attendait.
C’était sa voiture.
Fantômas suggéra d’une voix douce, aimable, pour ne point inquiéter son compagnon :
— Partons, voulez-vous ? Allons ensemble à Ville-d’Avray sans nous occuper de Sarah ?
Dick était si troublé qu’il accepta la proposition. Il hésita cependant en voyant Fantômas le conduire vers l’automobile. L’acteur connaissait le bandit pour n’avoir pas de pitié. Un instant, il eut peur de monter avec lui.
— J’ai votre parole, demanda-t-il, vous épargnerez mon existence jusqu’à ce que nous ayons vu si lady Beltham existe ou non ?
Fantômas ne répondait rien. Il ouvrit la portière du véhicule, fit un signe à l’homme qui était sur le siège, qui aussitôt descendit pour mettre la voiture en route.
Dick résigné, résolu aussi à en finir, monta dans la limousine.
Fantômas s’installa à côté de lui. Le véhicule démarra.
Le bandit, cependant, avait un air sinistre, et, désormais seul à seul avec Dick, dans la voiture, il le regardait d’une si terrible façon que le malheureux acteur eut l’impression qu’il était perdu.
Il répéta en balbutiant :
— Vous m’avez promis, n’est-ce pas, de m’épargner ?
Alors, Fantômas, lentement, s’expliqua :
— Je vous ai promis, Dick, de vous épargner si Sarah, comme vous me l’aviez annoncé, avait été là auprès de ma demeure à vous attendre, mais elle n’y était pas.
La voix de Fantômas devenait frémissante :
— Elle n’y était pas, et j’en conclus qu’impatiente de vous revoir, elle m’a trahi, elle a couru me dénoncer à la police. Ah, voyez-vous, Dick, on ne se joue pas impunément de Fantômas.
Un râle effroyable lui répondit, un cri d’angoisse et de douleur indicible retentissait.
Ce cri se perdit dans la nuit silencieuse, il fut couvert par le ronflement du moteur et l’appel de la sirène qui troubla la nuit.
Seul, peut-être, avec Fantômas, un autre homme avait entendu ce cri d’agonisant : c’était le conducteur du véhicule. Mais cet homme avait bien trop l’habitude des drames et des crimes. Il connaissait bien trop son maître pour s’en émouvoir un seul instant. L’automobile, à ce moment, lancée dans une avenue droite du Bois de Boulogne, accélérait son allure.
***
Cependant à cette même heure, la plus grande animation régnait dans les bureaux de la Sûreté Générale.
Une vingtaine d’agents de la Sûreté attendaient dans un couloir sur lequel s’ouvrait le cabinet de M. Havard. On allait et venait, les ordres se succédaient les uns aux autres. Tantôt un homme ou deux se détachaient du groupe des inspecteurs qui attendaient, tantôt il en revenait d’autres essoufflés, haletants, que l’on introduisait d’urgence dans le cabinet du chef de la Sûreté.
Juve, arrivé enfin, aperçut Léon et Michel, ses deux collègues et amis, mais il leur serra la main en hâte et pénétra dans le bureau de M. Havard.
Dès que le chef suprême vit le policier, il déclara :
— Vous aviez raison, Juve, le domicile actuel de Fantômas est bien cet hôtel de l’avenue Malakoff, mais on me téléphone à l’instant que notre filature a dû être éventée, et qu’il vient d’en partir.
Juve, nerveux, préoccupé, sans s’attarder à d’inutiles récriminations, déclarait :
— Peu importe, monsieur Havard, il nous reste Ville-d’Avray.
Le chef de la Sûreté prit le téléphone :
— Faites retenir, dit-il, une dizaine de taxi-automobiles, c’est pour aller en banlieue. Au besoin, réquisitionnez-les. Nous partons tout de suite.
M. Havard saisit dans un tiroir un revolver qu’il chargea avec précaution.
— Vous êtes armé, Juve ? interrogea-t-il.
— Toujours, répliqua le policier qui, précédant son chef, quittait le cabinet de M. Havard, gagnait le couloir où étaient amassés les agents de la Sûreté.
À ce moment quelqu’un surgissait, se précipitait vers Juve.
C’était Fandor.
Le journaliste était tout pâle, haletant. Il prit le policier à l’écart et lui demanda :
— Est-ce exact, Juve, que tout ce déploiement de force policière est destiné à l’arrestation de Fantômas ?
— Oui, fit Juve.
— Est-il exact, continua Fandor en baissant la voix, que les opérations de la police vont s’effectuer cette nuit même à la maison mystérieuse de Ville-d’Avray ?
— Oui, fit encore Juve.
— Ah mon ami, s’écria alors douloureusement Fandor qui gémissait. Savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Ce que je crois avoir deviné ? C’est que, dans cette maison de Ville-d’Avray nous allons nous trouver en présence d’une femme que dans la pègre on surnomme la Guêpe. Cette femme, vous le savez, c’est Hélène.
— Le sort en est jeté et nous ne pouvons pas reculer, car Fantômas sera cette nuit à Ville-d’Avray. Alors, ceux qui s’y trouveront…
— Juve, supplia Fandor, vous ne pouvez pas permettre cela. C’est impossible que vous ordonniez une perquisition sachant qu’Hélène peut y être compromise.
Le policier regarda Fandor sévèrement :
— Le devoir est le devoir, fit-il, et tu sais que je ne transigerai jamais avec ma conscience. Je souhaite vivement qu’Hélène ne soit pas à Ville-d’Avray, cette nuit, mais si elle y est, tant pis, je n’y puis rien. Il faut que justice s’accomplisse. Ferais-tu donc autrement à ma place ?
Fandor courba la tête :
— Je vous accompagnerai, Juve, je serai là moi aussi.